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Rencontre avec le réel de la mort en 2020

Ah, le Covid19 … Qui n’en a pas entendu parler ? A moins d’avoir vécu dans une grotte, coupé de toute communication extérieure, nous avons tous vu, lu, entendu quelque chose à ce sujet. Nous avons peut-être été confrontés – de près ou de loin – à ce virus. Pour autant, ce qui a parfois questionné, ce fût davantage le discours qui l’a accompagné que sa gravité en tant que maladie. En prêtant une oreille attentive aux différents discours médiatiques, c’est comme si les journalistes, et de manière générale, les gens, réalisaient ce qu’il en était de la condition humaine. Que nous, êtres humains, étions mortels. Comme si c’était une nouveauté.

 

Le nombre de décès était annoncé, chaque jour. Des chiffres étaient relevés, transmis au grand public. La mort occupait le devant de la scène. Ce n’est pas la première fois dans l’Histoire de l’humanité que des fléaux s’abattent sur le Monde. Nombreux ont été les êtres humains qui ont dû faire face au réel de la mort – qui comporte son lot d’horreurs – et qui ont été amenés à accomplir des actes empreints de désespoir lorsqu’ils ont été dépassés par le nombre de décès. Il est donc certes nécessaire d’interroger ce qu’il en est de la mort, en tant que réel impossible à dire, mais il apparait nécessaire de se pencher sur l’après-coup de la mort. Ce qui est à questionner renvoie surtout aux vivants. Quid de ceux qui restent ?

Compte-tenu des règles sanitaires en vigueur, il a été impossible pour un grand nombre de personnes de dire au revoir à leurs proches. Impossible de rendre visite aux mourants (du virus ou autre, d’ailleurs). Impossible de réaliser les rites d’enterrement et de mort. Impossible de réaliser la levée des corps morts dans les temps habituellement impartis. Cet impossible peut amener à divers effets psychiques chez le sujet vivant car il n’a pas pu symboliser le décès de son proche. L’interdit qui entoure la mort d’un proche va jusqu’au toucher, jusqu’à la présence corporelle aux enterrements. Seul l’après-coup pourra nous en dire quelque chose. L’enseignement reste à venir.

Cependant, on peut poser l’hypothèse qu’il y aura donc autant de victimes de cette pandémie que de deuils dits impossibles. Comme a pu le formuler Jean-Jacques Tyszler, psychiatre et psychanalyste, l’absence de rituels de deuil vient « participer à la défection du scénario imaginaire qui nous tient accroché à l’Eros et fixe la dimension traumatique de l’expérience inédite en cours dans cette crises sanitaire mondiale »[1]. Ce qui se délite n’est-il pas en lien avec le désir, avec ce qui nous agite et nous mobilise ? Cette énergie qui nous traverse et nous pousse à nous positionner chacun singulièrement dans le lien social, en l’occurrence, face à la perte ?

Marion[2], 12 ans, dépose en entretien sa rencontre avec le réel de la mort. Alors positionnée derrière un écran d’ordinateur, elle a vu soudainement sa grand-mère s’effondrer sur son lit d’hôpital, le visage déformé par la douleur au cours d’un appel via Skype. L’horreur de la mort est dévoilée, laissant la jeune en proie à une angoisse terrible. Cette image dérobée laisse Marion face à un réel sans voile, sans filtre, sans mots. Par la suite, elle n’aura pas pu se rendre à l’enterrement, pas pu lui « dire au revoir ». Son dernier contact avec cette grand-mère se réduit donc à une image. Nos rencontres viseront donc à recouvrir, à border ce réel et permettre à Marion de mettre des mots autour de cette perte.

 

En le privant du temps de rassemblement pour honorer ; du temps de la parole pour contenir le réel et pour dialectiser, il est clair que le sujet fait face à un « trou-matisme ». Jacques Lacan posait la question : «Qu’est-ce que les rites funéraires ? Les rites par quoi nous satisfaisons à ce qu’on appelle la mémoire du mort, qu’est-ce, que si ce n’est l’intervention totale, massive, de l’enfer jusqu’au ciel, de tout le jeu symbolique »[3]. Ce qui n’est pas sans lien avec les valeurs morales, les croyances et tout ce qui a été intériorisé avant même la plus tendre enfance, depuis que les mots ont été posés pour parler du dit-sujet (avant même sa naissance réelle). Si nous ne pouvons recouvrir ce réel indicible de la mort, il s’agira de trouver d’autres chemins de traverse pour vivre son deuil, et non pas le subir, à cette époque changeante.

Aujourd’hui, un « travail de deuil » est évoqué. La psychologisation du deuil tente d’en faire un processus conscient, donc maîtrisable. Or ce dernier, dans la théorie psychanalytique, renvoie davantage au processus inconscient dont le sujet subit les effets sans en avoir la maîtrise. Un travail qui se fait donc malgré nous. La perte de l’objet aimé amène à ce que toute l’énergie dite libidinale soit « sommée de renoncer aux liens qui la rattachent à cet objet. C’est contre cela que se produit une révolte compréhensible »[4]. Freud considérait d’ailleurs qu’au-delà d’un an et demi, le deuil devenait pathologique. Au-delà de la temporalité chronologique, le deuil est pourtant une affaire intime, propre à chacun, en lien avec l’objet perdu, l’investissement à l’endroit de l’être décédé et la manière de faire avec l’absence et le manque.

Le signifiant « deuil » est plus que jamais présent dans le discours des adolescents ayant perdu un être cher. Comme le signifie Nicole Stryckman, « on fait son deuil, on a à faire son deuil, on n’a pas fait son deuil à propos de n’importe quoi. Ce qui tend sérieusement à banaliser la perte d’un être cher »[5]. Félix[6] fait part du fait de « ne pas oublier » sa mère, décédée 10 ans auparavant. Il se « bat » quotidiennement pour honorer la mémoire de cette mère, et la rappeler auprès de son père qui a refait sa vie.

Il semble donc nécessaire de prendre compte la temporalité psychique du deuil au cas-par-cas, de permettre l’émergence d’une parole et de l’accueillir comme venant d’un sujet vivant, d’un sujet parlant, d’un sujet désirant pris dans sa propre manière d’être au monde, au-delà de l’injonction sociale du « faire son deuil » … Offrir d’en dire quelque chose.

 

Hélène Hecht, psychologue clinicienne MDA68

 

[1] in Newsletter de la Fondation Européenne de Psychanalyse

[2] Prénom fictif

[3] J.Lacan, Le désir et son interprétation, ed. ALI, p.359

[4] S.Freud, Métapsychologie (1917), Gallimard, 1991,p.193

[5] N.Stryckman, Deuil, mélancolie et dépression, Le Bulletin Freudien n*53, Mars 2009

[6] Prénom fictif